Attaque du 16 avril 1917

" -Sac au dos !
Départ lent. Comme lors de toutes les relèves au front, chacun est imprégné d'un certain effroi. Tout le monde se tait, le moment n'est plus à la plaisanterie. C'est la marche lugubre qui commence. Les bruits de pas et des fourreaux de baïonnettes choquant les bidons, seuls, s'entendent. Parfois la toux d'un homme. Un poilu murmure à voix basse :
- C'est curieux, on est encore loin des lignes, pourtant.
Très vite, la fatigue nous accable. On a beau marcher, à bientôt deux heures du matin, le sommeil nous prend. Puis cette pensée nous hante tous : le saut du parapet et la course folle à travers un rideau de balles et d’éclats d’obus. Je vois et revois ces images dans mon esprit enfiévré. Pas besoin d’un flair animal pour sentir l’odeur de la peur dans nos rangs.
Lorsqu’enfin, quarante-huit heures avant de connaître le jour J, nous sommes informés que nous allons nous pré-positionner sur les lignes, une certaine émotion nous étreint. Des camarades prennent des précautions, se confiant l’un à l’autre :
- Si un malheur m’arrive, j’ai dans ma poche intérieure de veste une envellope, elle contient la photo de ma femme et celle de mes deux gosses ainsi qu’une lettre écrite à leur intention. Tu la prendras et la feras parvenir à ma femme. Tu me le promets ?
- Oui.
D’autres serments sont prononcés, tous aussi pathétiques. Pour ma part, je n’y ai jamais pensé. Pas plus ce jour-là qu’à un autre moment. Je me disais bien que je pouvais y rester, comme mes camarades, mais, une fois mort, mon Dieu, on saurait bien qui prévenir et en quels termes ; L’organiser avant… Non, très peu pour moi.
Les promesses se succèdent. Les larmes d’émotion ne sont pas loin.
Paul Georges est clairon et, à ce titre, agent de liaison de section auprès du commandant de compagnie. Il est de Vesoul, dans la Haute-Saône. Neyret est tambour et aussi agent de liaison de compagnie. Lui est Lyonnais. Deux bons camarades. Avant l’attaque, je les entend se faire une promesse réciproque :
- Si l’un d’entre nous venait à être blessé gravement, l’autre ne l’abandonnera pas. Il ira le chercher et le sauvera.
Nous voilà en ordre de marche. La tête de notre colonne a déjà dû atteindre la route 44 car des à-coups dan s la marche se produisent. Le long serpent que forme cette colonne d’homme, dont chacun de nous constitue une vertèbre, doit heurter le passage rétréci, au-dessous de la route 44. L’avancée s’en trouve fortement ralentie et cette marche s’avère particulièrement harassante, surtout à cause de notre lourd chargement. Nous approchons à notre tour de la route 44. Les hommes de tête sont déjà arrivés dans les parallèles de départ car des relevés commencent à nous croiser, les veinards.
Une salve d’obus explose brusquement entre la route 44 et les premières lignes. Il doit y avoir du grabuge si les obus sont tombés sur des paquets d’hommes. Nous atteignons la route 44, le passage en dessous est bouché, des blessés y sont abrités. Nous passons par-dessus la route pour reprendre le boyau rétréci qui nous conduit aux premières lignes. Là, ayant à nouveau sauté dans le boyau juste après la traversée de la route, j’entrevois une forme qui pourrait être humaine, dans l’obscurité, étendue par terre. Prêtant plus d’attention, je remarque qu’il s’agit d’un poilu coupé en deux. Je vois une paire fesses pourvues e leurs membres, mais je ne sais où se trouve le reste du corps. C’est encourageant pour la suite !
Les Allemands sont réveillés, ils nous envoient des salves de plus en plus fréquentes. Heureusement, toutes passent à côté. En tout cas, ils savent que le moment approche.
Nous atteignons le canal asséché, mais, par endroits, il reste des mares stagnantes. Nous le franchissons sur une passerelle de fortune constituée de troncs d’arbres et d’abattis posés en travers.
- Attention aux trous ! prévient une voix.
Je viens de passer, mais ce n’est pas commode. Plouf ! Ca y est, c’est un gars qui vient de tomber dans la mare. Il est rafraîchi le pauvre. Bah ! Le feu du combat le réchauffera bien.
Nous arrivons aux lignes. Les premières, les parallèles de départ, ne suffiront pas à contenir tout le monde, on a travaillé trop à l’économie de temps ; et ça se comprend, il ne faisait pas bon travailler ici. Là où une carte mentionne la ferme du Godat, il subsiste un pan de mur debout. Il semble nous dire : « Vous voyez ? J’ai résisté. »
Les premières parallèles étant complètes, nous nous entassons, autour du capitaine Gagneur, dans un petit gourbi qui se trouve là comme par hasard. Il est 4h30, le jour ne va pas tarder à poindre. Nos artilleurs comment leur travail. Des obus s’abattent sur la première ligne allemande. Le destruction méthodique du réseau de fil de fer barbelé commence. Ce tapis de feu va en amplifiant de minutes en minutes. Ainsi donc, nous sommes au jour J. Quelle sera l’heure H ?
Ces moments s’avèrent particulièrement pénibles à supporter, le vacarme occasionné par notre propre artillerie nous épouvante. Combien de temps la préparation d’artillerie va-t-elle durer. De puissants moyens, en jargon de général français, cela veut dire deux, trois, quatres heures à attendre encore. Boum, boum, boum…
Cette fois, voilà les gros qui tombent aussi sur les premières lignes allemandes, à destination des ouvrages fortifiés. Bienvenue en enfer, messieurs les Fritz !
Le jour point, sale et triste. Un officier d’état-major arrive auprès du capitaine commandant de compagnie. Il vient communiquer l’heure H. Le capitaine règle sa montre sur celle de l’officier d’état-major. Puis il communique cette heure, devenue pour nous officielle, à tous ceux qui l’environnent. A leur tour, les agents de liaison partent communiquer l’heure exacte aux chefs de sections et leur remettre le petit papier sur lequel est inscrite la fameuse heure H.
Désormais, je sais que ce sera 5 heures 59 minutes. Il est 5 heures 35 minutes : encore 24 minutes à attendre. C’est long. Je ne suis pas le seul à le penser, un plaisantin envoie cette boutade :
- Eh bien les gars, si on partait tout de suite, on aurait plus à attendre ?
Pendant ce temps, les Allemands, ayant compris, prennent leurs dispositions de défense. Le gros de leur garnison de tranchée, avec leurs moyens, est replié sur une position choisie à l’avance , ne laissant en première ligne que de faibles effectifs avec un important matériel automatique. Une mitrailleuse à chaque point fortifié, bien placée. Ces pièces battent chacune un espace précis, tendant entre elles un rideau difficile à franchir.
En ligne pendant les jours suivant l’attaque, notre chef de bataillon, le commandant Dubin, utilisera pour PC un abri allemand de Minenwerfer de gros calibre. A notre arrivée, cette pièce, avec tout son monde, avait disparue. Ils savaient donc très bien ce qui allait se passer.
Dans notre front d’attaque, la distance à franchir s’élève à environ cent cinquante mètres en certains points, le double à d’autres endroits. Nous devons au départ traverser une combe puis attaquer les premières lignes ennemies établies à flan de coteau, donc monter avec tout notre chargement extraordinairement lourd. Une utopie ! Une pure folie plutôt. Mais nous nous sommes encore promis de faire ce que nous pourrons.
Il est 5 heures et 54 minutes. Toute notre artillerie est en action. C’est effroyablement grandiose. Les Allemands ne ripostent que faiblement et sur nos arrières, visant apparement la route 44 et le passage sur le canal, pour gêner l’arrivée de renforts ou de convois de ravitaillement divers.
Le bruit de toute cette artillerie, c’est l’orchestre démoniaque qui joue l’introduction, l’ouverture de « La Marche à la mort ». Enfin, voilà, cette attente insupportable est terminée. Nous n’en pouvons plus. Il est 5 heures 59 minutes, c’est l’heure du saut du parapet.
- En avant ! clame un officier.
Mais une scène surprenante se produit alors. Avant même que les poilus, qui attendaient dans la parallèle de départ, n’aient le temps de faire le saut, que voit-on ? Le colonel Nieger, commandant de régiment, entouré de tout son état-major et sa liaison. Ce beau monde franchit la tranchée en sautant par-dessus et le colonel en personne s’adresse aux poilus :
- Les enfants, c’est l’heure, EN AVANT !
Tout le monde bondit comme un seul homme, galvanisé par cette présence. Le feu de barrage ennemi est aussitôt déclenché. Une mitrailleuse, puis deux, puis trois, puis toutes font entendre leurs tac-tac-tac rapides. Des coups de fusil partent de différents points, se joignant à leur staccato. Le moment est insupportable, indescriptible.

Un obus tombe à proximité du groupe du colonel. Il est blessé avec plusieurs de ses collaborateurs, j’aperçois aussi des morts. Le barrage allemand est amplifié, cependant, notre ligne de tirailleurs gagne du terrain tout en s’éclaircissant. Gênés par le tir d’une mitrailleuse, certains se couchent, puis se relèvent et repartent en courant. Quelques-uns tombent et ne se relèvent pas, ils sont touchés, peut-être tués. […] "
Ce texte est extrait du livre "Le Sang de la Liberté", mémoires du caporal-fourrier Marcel Guenot.
Honneur à eux

