Passion
"Dans le choix de notre objet d'amour, même si notre intuition nous fait pressentir une souffrance possible, nous somme fascinés par certains regards qui nous font revivre les sensations de notre enfance : nous retrouvons le même désir de séduire et de prouver nos capacités d'être aimés, mais aussi la même attente anxieuse d'un acquiescement qui semble inesperé...
Il s'agit de rejouer encore et toujours la scène de notre enfance ou une situatuion conflictuelle semble s'être nouée, de recommencer la même lutte, en apparence contre les autres, mais en réalité face à soi-même : nous nous mettons à l'épreuve alors même que nous croyons mettre l'autre à l'épreuve. Nous n'avons d'autre but que de nous prouver à nous-même notre capacité de transformer un regard absent en regard attentif, un regard négatif en regard positif.
La passion relève de cette illusion : l'illusion d'une attente enfin récompensée, l'illusion de transformer le purgatoire de notre passé en paradis, et de combler ainsi pour toujours une sensation de vide douloureuse à porter. Le nouvel objet investi du pouvoir d'apporter cette fois-ci avec certitude amour et reconnaissance ne peut que prendre une place trés privilégiée. Dans son regard, nous nous sentons enfin aimables, remarquables, uniques, irremplaçables...nous l'avons choisi pour ce qu'il nous procure, nous en avons fait le don de nous-même pour mieux nous faire aimer.
Mais attention à la disparition de ce miroir valorisant,qu'il n'entraîne pas avec lui notre disparition toute entière! Aprés la sensation d'une communication parfaite, survient la faille : la différence, l'impossibilité, l'éloignement. Si nous ne pouvons alors renoncer non pas à l'autre tel qu'il est, mais à l'autre idéal, tel que nous avons voulu le voir, nous allons revivre toutes les différences, toutes les impossibilités, tous les éloignements dont nous avons déjà souffert. Le manque de l'autre devient le manque à être, son absence crée une insupportable sensation de vide, son changement de regard entraîne un boulversement de notre propre image.
Et plus cet autre est investi d'une attente qui le précédait, plus grand est notre manque à combler, plus fort est ce lien de dépendance. Pris de passion, notre situation est comparable à celle d'un prisonnier focalisé sur des barreaux qu'il s'est crées, incapable dans ces conditions de voir la porte restée ouverte derrière lui.
La passion apparaît alors comme le choix pathologique d'un tortionnaire; elle met, comme l'indique son sens étymologique, en condition de souffrance. Elle réveille, après les avoir apaisées, les douleurs les plus profondes, elle met à nu pour les avoir exposées les zones les plus fragiles. Elle offre le talon d'Achille au bon vouloir de l'être élu.
La passion en ce sens est une maladie : celui qui croit avoir la sensation de n'avoir jamais été autant lui-même, subit en réalité une situation de fragilité. Et il possède l'illusion de se dépasser, alors qu'il est au contraire totalement dépassé par ce qui lui est donné à vivre : il est emporté par des sentiments qui le submergent, sentiments d'antant plus forts qu'ils ne sont que la répétition d'une situation déjà passionnelle qu'il répète pour n'en être pas encore libéré."
Catherine Bensaid - "Aime-toi, la vie t'aimera"

